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Lettre ouverte à Jérôme Bel, par Lázaro Gabino Rodríguez

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Cher Jérôme,

Il y a quelque temps, quelqu'un m'a raconté une histoire qui ressemblait plus ou moins à ça :

Un groupe de scientifiques suivait la route migratoire d'une espèce d'oiseaux. Depuis un certain temps, ils avaient remarqué une anomalie dans leur itinéraire : une partie importante du groupe s'arrêtait sur une île à mi-chemin au lieu de terminer le voyage. Cet arrêt mettait en danger l'ensemble de l'espèce.

Les scientifiques ne comprenaient pas ce qui causait ce comportement inhabituel, jusqu'à ce qu'ils découvrent qu'une vieille dame qui vivait sur l'île avait pour habitude de nourrir les oiseaux, ce qui les faisait rester sur place. Les scientifiques sont allés lui expliquer la situation et lui ont demandé d'arrêter de nourrir les oiseaux. Ce qu’elle a accepté.

Mais au cours de la saison de migration suivante, les oiseaux se sont à nouveau arrêtés sur l'île et les scientifiques se sont rendu compte que la vieille dame les nourrissait toujours. Ils sont allés la confronter, et celle-ci leur a alors avoué que son mari était atteint de la maladie d'Alzheimer et que la présence des oiseaux était la seule chose qui le ramenait au temps présent, la seule période de l'année où ils pouvaient encore vivre quelque chose ensemble.

Comment convaincre quelqu'un que, parfois, son intérêt personnel ne peut être placé au-dessus de l’intérêt commun ?

Au commencement était le Verbe

Lorsque j’ai entendu parler, il y a plus d'un an, de votre campagne contre les voyages en avion dans le domaine des arts de la scène, je me suis souvenu de cette histoire. Je me suis senti interpellé et j'ai trouvé que votre impulsion à prendre la parole sur cette question était remarquable.

Au fil du temps

Vos idées continuaient à tourner dans ma tête, non de manière pacifique, mais accompagnées d’un sentiment de malaise. J'ai griffonné quelques notes dans mon journal, puis je les ai oubliées. Au cours des mois suivants, l'algorithme de Facebook me mettait de temps en temps en avant un de vos posts et, à chaque fois, je repensais à votre campagne. Jusqu'au jour où, un ami me demandant mon avis sur vos propositions, je me décide à me concentrer sur le sujet, à organiser mes idées et à partager mes réflexions avec vous.

Lost in translation

Ce texte est donc une réaction aux idées que vous avez partagées sur les réseaux sociaux et dans certains articles. La plupart du temps, ces informations me sont parvenues soit en anglais, soit traduites du français vers l’espagnol via le traducteur de Google ; je pense comprendre vos principaux arguments, mais il se peut que certaines nuances, détails ou couleurs m’échappent.

My Own Private Idaho

Il me semble que ce que vous proposez mérite d'être discuté en profondeur, et pour ce faire, nous devons tenir compte des complexités que cela implique. Il semblerait que ce qui a commencé comme une décision personnelle – ne pas voyager en avion pour votre travail – se soit développé en un appel plus général et plus ambitieux pour le domaine des arts de la scène dans leur ensemble. Quelque chose comme « le secteur des arts de la scène doit changer radicalement ses habitudes afin de réduire son empreinte carbone. Nous devons cesser de prendre l’avion et devons chercher d'autres moyens de partager notre travail ».

Trump contre Thunberg

Au premier abord, votre proposition semble irréprochable. Quel être sans cœur ne reconnaîtrait pas que la planète Terre, notre maison, est en grand danger et que nous devons agir maintenant ? Quel genre de personne s'opposerait à sauver notre planète par intérêt personnel ? Qui voudrait être ce Donald Trump qui s'oppose à Greta Thunberg ?

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Asymétrie

Aucune mesure ne s’applique dans le vide. Elles sont mises en œuvre par des personnes spécifiques dans des contextes spécifiques. Lorsque vous demandez au secteur des arts de la scène de procéder d'une manière nouvelle, cela va affecter différentes personnes de différentes façons, et ces effets se produiront de manière asymétrique.

1%

Vous êtes l'une des voix les plus fortes sur la scène internationale et vous faites partie des 1% les plus privilégiés de la scène artistique. Vous venez également d'un pays qui alloue l'un des plus gros budgets à la production artistique dans le monde.

Occupy Wall Street inversé

J'ai lu dans une de vos interviews que vous aviez décidé d'arrêter de prendre l’avion mais que vous faisiez voyager vos assistants à Lima et à Hong Kong. À un moment donné, vous avez estimé que cette stratégie était hypocrite et vous avez donc décidé de ne plus utiliser du tout le transport aérien pour votre travail. Cela m’a semblé être une prise de décision cohérente et je crois qu'elle est née d'une préoccupation légitime. Bien que je partage votre préoccupation, je ne peux m'empêcher de me demander : de quelle manière une grande majorité de personnes, de collectifs et d'associations, avec des conditions de travail si différentes, peut-elle se fondre dans cette proposition de transformation ?

Note importante

Je ne veux pas donner l’impression de réduire votre proposition et vos arguments à votre position dans le milieu artistique ou à votre nationalité. Cependant, je pense qu'il est important de les situer et de souligner qu'aucune proposition ne peut être détachée de son lieu d'énonciation.
Je voudrais vous demander la même chose lorsque vous lirez cette lettre : que vous gardiez à l'esprit l’endroit d'où elle est écrite, sans pour autant vous limiter à cela.

Sommes-nous toutes et tous responsables de manière égale ?

L'un des problèmes auxquels nous sommes confrontés dans la lutte contre la crise climatique est que nous sommes tous dans le même bateau, mais que nous voyageons dans des classes différentes.

À propos de son voyage en Amérique, Maïakovski disait : les passagers de première classe vomissent où ils veulent, ceux de la deuxième classe vomissent sur ceux de la troisième classe, et ceux de la dernière classe vomissent sur eux-mêmes.

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J’ignore

Autant je connais votre carrière artistique, autant je ne connais pas votre parcours personnel en matière de militantisme. J’ai un petit peu cherché et je n’ai pas trouvé grand-chose. En raison de mon contexte et de mon propre parcours de vie, je connais l'émotion qui nous submerge que l'on ressent lorsqu'on trouve une cause plus grande que soi-même, et la façon dont on finit par voir le monde par ce seul prisme. Mais il est également important de se rappeler que notre cause coexiste avec d’autres non moins légitimes.

La vue depuis le pont

Puisque vous essayez de modifier un modèle qui implique tant d’entre nous, je pense qu'il est important de partager avec vous la façon dont je vois les choses d'ici, depuis l'autre côté du pont.

Notre cas

L'investissement culturel au Mexique est supérieur à la moyenne en Amérique latine, même si ce soutien sera toujours moindre par rapport à ce qui existe dans d’autres pays et qu'il est rare que les gens puissent vivre exclusivement du théâtre. Je n'ai pas envie de me présenter comme une victime ; nous (Lagartijas tiradas al sol) appartenons à un secteur privilégié du domaine des arts de la scène au Mexique. Au cours des 18 années d'existence de notre groupe, nous avons construit une relation avec les pays riches qui nous a permis de maintenir dans la durée un projet artistique autonome.

Conversion 1 = 24,9

Les gens choisissent d'émigrer et de gagner leur vie en euros parce que le taux de change entre l'euro et les autres devises est avantageux. De même, les artistes et les compagnies peuvent financer des projets chez eux grâce à ces taux de change, car de nombreuses compagnies d'Amérique latine vivent de leurs représentations dans des pays où la monnaie est plus forte.

La forme est le fond

Quand je lis que vous répétez une pièce à Taiwan avec un danseur depuis votre studio, je trouve cela fascinant. Mais ce projet a lieu (je suppose) parce que quelqu'un l'a commandé et vous a payé pour cela. Pour de nombreuses compagnies, cela ne fonctionne pas de cette façon. Dans la grande majorité des cas, on produit son travail comme on peut, on le présente au monde et on espère que quelqu'un sera intéressé et le programmera. Le travail sur commande ne se produit que dans une partie très réduite du monde. Sur les 193 pays existants, combien possèdent des institutions qui commandent des projets d'arts de la scène ?

Avions et trains

L'Europe est un petit continent doté d'un important réseau ferroviaire. Il n'est pas nécessaire de vous l'expliquer car je sais que vous le savez, mais dans la plupart des pays du monde, ce n'est pas le cas. En Amérique latine, aucun pays ne dispose d'un système ferroviaire efficace, et les distances sont si longues que même à l'intérieur d'un pays, il peut falloir plusieurs jours pour aller d'une ville à l'autre, et un voyage vers un autre pays peut prendre des semaines. Votre proposition semble bonne pour et depuis l'Europe, mais si nous devions appliquer votre norme aux autres continents, elle nous condamnerait à ne travailler que localement.

La pédagogie du théâtre

Les arts de la scène présentent la difficulté pédagogique de ne pouvoir être vécus qu'en direct. Lorsqu'un étudiant en cinéma entend son enseignant déclarer quelque chose en classe, il peut toujours aller comparer ce qui a été dit en regardant un film d'Ackerman, de Kiarostami ou de n'importe qui d'autre. Ce n'est pas le cas pour les arts de la scène, où les élèves doivent « croire » leurs professeurs en l’absence de vérification factuelle. Et lorsque vous vivez loin des capitales de l'art, il est plus difficile d’arrêter de croire.

Festivals et artistes

Il est clair que les festivals des arts de la scène ont un impact énorme sur les artistes qui grandissent en étant spectateurs. La proposition de restreindre les voyages implique d’amputer des milliers d'artistes de la possibilité de voir différents types d'œuvres. Les festivals de théâtre en Amérique latine sont très importants en tant que point d'entrée vers d'autres façons de penser le spectacle.

Que quelqu'un pense au public !

Qui bénéficie des représentations d'une compagnie étrangère ?

Si, comme nous le disons souvent, les arts de la scène ont une valeur pour ceux qui y assistent, la discussion ne peut pas laisser de côté la façon dont les modifications que vous proposez affecteraient le public. Je crois fermement que les arts de la scène ont une valeur pour ceux qui en font l’expérience, qu'ils rendent notre vie meilleure, qu'ils nous insufflent l’envie de vivre.

We need to talk about Kevin

Il semblerait que, lorsque nous parlons de la crise climatique, toutes les autres sphères de la vie doivent être subordonnées, et que, à présent, la fin justifie les moyens. Mais cela ne doit pas se passer comme ça, pas toujours comme ça. Au-delà de la préoccupation très légitime et urgente de générer un domaine des arts de la scène qui contribue le moins possible à la pollution, je pense que cela vaut la peine de se demander s’il n’y a pas autre chose dont nous voudrions nous occuper.

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Frie Leysen

Dans votre post Facebook d’adieu à Frie, vous la remerciez pour son précieux héritage et pour avoir promu un système qui, concluez-vous, n'est plus durable et doit changer.

Sans aucun doute, elle a encouragé et créé des festivals internationaux qui impliquent un grand nombre de voyages aériens, dans le but de soutenir des artistes de différentes latitudes et de les intégrer dans le circuit international des arts de la scène. La mobilité était la conséquence de cette volonté d'intégrer d'autres voix, et non sa cause. Nous devrions donc être plus prudents lorsque nous parlons d'un modèle et de quelles parties doivent être repensées.

Les festivals européens appartiennent-ils aux Européens ?

Oui et non.

Il semblerait que...

Sans un plan d’action plus important, votre proposition signifierait une concentration encore plus grande des ressources et du capital culturel dans les villes les plus riches du monde. Cela signifierait qu'une grande partie des efforts de décentralisation et de diversification menés depuis de nombreuses années seraient menacés. Cela signifierait que l'Europe deviendrait, plus encore, une île de plus en plus difficile d'accès et qui entendrait de moins en moins les voix éloignées de ses rives.

Please don’t get me wrong

Je n'essaie pas de dire que le modèle actuel doit prévaloir, que nous devons le préserver sans le modifier. Pas du tout. Je suis convaincu, tout comme vous, que nous devons apporter de multiples changements dans la manière dont les arts de la scène sont produits et montrés. Mais il existe de nombreux types de changements différents, et si ce que vous proposez vise à établir une norme éthique, cette proposition devra prendre en compte les multiples réalités dans lesquelles nous vivons, et les possibilités pour y parvenir pour chacune d’entre elles.

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Soyons réalistes, exigeons l'impossible

Faire impression avec une déclaration « radicale » est une stratégie valable, mais une déclaration forte ne doit pas nous faire oublier la vraie nature du changement que nous proposons.

Les symboles comptent

Je pense que ce serait une erreur de négliger le caractère symbolique de l'action que vous proposez : si l’ensemble des arts de la scène arrêtait de prendre l’avion, le problème resterait entier. En d'autres termes, votre déclaration politique est très précieuse pour faire face à un problème urgent, mais il ne s'agit pas d'un plan d'action pour résoudre un problème donné.

Je clarifie pour qu’il n’y ait pas de confusion

Je ne dis pas que nous ne devons rien faire parce que le problème ne peut être résolu depuis notre domaine. Je ne minimise pas non plus le problème ou l'importance de la proposition, j'essaie simplement de mettre en perspective ses portées et conséquences possibles.

Attention au chien

Et au risque toujours aussi pesant de croire que le changement se produit en soi et que l'important est de faire sa part.

Contrairement au cas de la vieille femme qui nourrissait les oiseaux, où le problème aurait été résolu si elle avait cessé de faire passer son propre intérêt avant tout, rien n'est aussi simple pour ce qui est de votre proposition.

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Ce que sont les choses et leurs conséquences

Les choses ne sont pas seulement ce qu'elles sont, elles sont aussi les conséquences qu'elles entraînent. Derrière une façade vertueuse, beaucoup de mesures cachent d’autres conséquences. La consommation de viande rouge est un problème écologique majeur. Ces dernières années, de nombreuses personnes en Europe ont cessé de manger de la viande à la suite d'une décision éthique liée à l'environnement. Cela a eu pour effet d’augmenter de manière exponentielle la demande pour d'autres produits, comme le quinoa, par exemple. L'exploitation effrénée du quinoa, céréale principalement cultivée en Bolivie et au Pérou, a eu de profondes conséquences pour les populations des terres où il est produit. Ce qui est vu d’une certaine manière en un lieu est vu différemment dans un autre endroit.

Un peu évident

Ce que je vous dis est un peu évident et je sais que vous le savez. J'essaie simplement de réaffirmer l'importance de tenir compte de l’équilibre des forces dans chaque conflit lorsque l'on propose des manières d’agir. Parce que si nous ne le faisons pas, ceux qui en supporteront les coûts seront toujours les autres. « Arrêtez de voyager en avion » revient à dire que chacun doit rester là où il est, et que vous, en l'occurrence, restez à côté du point d’eau.

Pardonnez mon honnêteté

Pour être honnête, je trouve que cela tombe un peu mal que ceux qui ont mangé le plus de viande, qui ont vécu de fête en fête, que nous avons vus se lécher les doigts pendant des années, viennent maintenant nous dire que nous devrions tous, de manière égale, arrêter de manger de la viande.

Comme le dit mon ami Juan

En fin de compte, résoudre un problème écologique sans tenir compte des inégalités sociales n'est qu'une nouvelle manière de renforcer l’appareil colonial.

Pandémie

La pandémie nous a déjà mis face à une situation où les vols ont été momentanément restreints. En même temps, les inégalités dans le monde ont été accentuées. La crise nous a montré de manière brutale que toutes les vies ne semblent pas avoir la même valeur.

Ce que nous savons aujourd'hui, c'est que 16 % de la population mondiale accapare 60% des vaccins, et qu’il en va de même pour tout le reste.

En résumé

Le risque est qu’en essayant de résoudre un problème, nous en créons un autre, un dommage collatéral, ce qui creuserait l'asymétrie dans la distribution des ressources et l'accès à la culture. Ces problèmes ne sont certes pas équivalents, mais si votre pouvoir d’influence dans un domaine est symbolique, il est bien réel dans l'autre.

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Pour terminer

Votre proposition a mis la question sur la table d'une manière très directe, ce qui me semble très positif. Peut-être que je me trompe et que ma position géographique et artistique m'empêche de remarquer certaines choses. Peut-être que mes besoins me poussent à considérer la situation en termes relatifs et qu’il ne faudrait pas le faire. Peut-être que, parfois, il faut agir avant de réfléchir. Peut-être que je ne peux pas voir la situation dans son ensemble. Peut-être qu'il y a un prix à payer et que quelqu'un doit le payer. Peut-être avez-vous raison et peut-être que les festivals ne devraient inviter que des artistes qui ne voyagent pas en avion. Peut-être que, sans m’en rendre compte, je suis la vieille dame qui nourrit les oiseaux... peut-être.

Mais peut-être pas.

Lázaro Gabino Rodríguez

(Co-directeur Lagartijas tiradas al sol)

Traduction : Gwendolenn Sharp

La lettre originale Carta abierta a Jerome Bel a été publiée le 13 février 2021 sur le blog de Lázaro Gabino Rodríguez. Nous l'avons traduite et la publions avec l'aimable autorisation de l'auteur, que nous remercions.